SUR L'ÉCRAN NOIR DE MES NUITS BLANCHES


© Kamel ARZANI - Le Cinuvers Raconte'art2019 -

Où comment j’ai hérité la fièvre du septième art de mon père...

“Le cinéma ne m’a pas sauvé la vie, le cinéma m’a sauvé de la vie”. Cette phrase, prononcée par Nour-Eddine Sail pendant la Nuit des Philosophes 2018, au Centre Culturel Français de Casablanca, m’a ébranlée. La salle était pleine à craquer, certains étaient assis par terre, d’autres au bout de leur siège, et nous étions tous accrochés aux lèvres de Mr Sail. C’était tellement beau à voir, une foule hétéroclite, liés seulement par leur passion pour le 7ème art, des dizaines d’histoires d’amour que j’aurais adoré écouter. Aujourd’hui, je vous raconte mon idylle, ou comment le cinéma m’a sauvée de la vie. Sans vouloir me lancer dans une apologie du déterminisme, je dirai que cette passion, je l’ai avant tout héritée de mon père. Parlons donc de mon père, entremetteur de cette intrigue. J’aime faire passer mon père pour le parfait exemple de l’honnête homme des moralistes: fervent critique de toutes sortes d’excès, mon père aspire à atteindre un équilibre paisible dans tous les domaines. Peu bavard, c’est avec grande joie que je l’écoute donc parler de ses folies de jeunesse qui contrastent tant avec l’homme modéré que je connais. Revenons donc à nos moutons, avant que je me lance dans les récits rocambolesques de sa jeune rébellion. L’amour du septième art a pris mon père comme une sorte de fièvre. L’ombre d’un sourire aux lèvres, il me racontait comment il séchait ses cours, pour aller au cinéma vendredi plutôt que le weekend. Il fut un temps, disait-il avec dépit, où, à Khouribga, les files d’attente devant les cinémas étaient interminables. Désertés, tous ces cinémas ont aujourd’hui mis la clef sous la porte. La voix teintée de nostalgie, il me racontait toutes sortes de petits détails si bien que, la nuit, je ne pouvais rêver que de ces salles que je connaissais par coeur sans les avoir jamais vues. Cette fièvre, ma mère en a souvent parlé avec exaspération. Incrédule, elle a tant cherché à percer le mystère qui rendait mon père capablede se lever à l’aube chercher du pain et préparer le petit déjeuner (romantique,n’est-ce pas? ) après avoir passé la nuit à regarder film après film. Elle ne comprenait aucun des films qu’il lui montrait et s’endormait toujours devant l’écran. Mon père ne réussira jamais à convertir ma mère. Sa fièvre, c’est moi qui en ai hérité. Tous les samedis soir, mes parents, mon frère et moi regardions un film ensemble. Ce rituel avait quelque chose de sacré: personne ne pouvait manquer à l’appel, aucun mot, aucun bruit, aucune distraction n’étaient tolérés. Dans l’obscurité du salon qui semblait complètement changé, j’ai été initiée au cinéma. Ma mère et mon frère s’endormaient toujours, et s’impatientaient lorsque mon père et moi conversions des événements qu’ils n’avaient pu percevoir de leurs rêves. Très jeune, j’ai regardé tous les classiques sans me douter de leur génie. Petit à petit, cette tradition s’est perdue: mon frère imposait des films d’action insipides, qui n'intéressaient que lui.


© Kamel ARZANI - Le Cinuvers Raconte'art2019 -

Tout ce dont j’ai parlé ne sont que les bases de la passion qui n’a toujours pas commencé. Mais avant d’en parler, laissez-moi faire une petite remarque. On dit que l’amour n’est que le désir subconscient de recréer les sensations agréables prodiguées par le parent du sexe opposé peu après notre naissance. Peut-être fut-ce quelque complexe Œdipien qui m’entraîna dans cette liaison? Qu’importe, je suis bien aise de pouvoir m’appuyer sur cet amant régulier. C’est “sur l’écran noir de mes nuits blanches”, comme le dit si bien Claude Nougarou, que j’ai redécouvert le cinéma. Mes parents étaient en voyage et nous avaient laissés, mon frère et moi, sous la tutelle de ma grand-mère qui refusait catégoriquement que nous sortions si ce n’était pas absolument nécessaire, et encore fallait-il que nous soyons accompagnés. Cloîtrée tour à tour chez elle ou chez moi, je ne savais plus comment tuer les derniers jours d’été. Les nuits, je ne trouvais pas le sommeil, aussi me souvenai-je que ma mère s’endormait immanquablement devant les films. Ca pourrait marcher pour moi aussi. J’avais choisi un film un peu au hasard, le Cercle des Poètes Disparus, de Peter Weir. Je ne pouvais pas deviner l’impact que ce film aurait sur moi. Il m’a prise à la gorge, j’osais à peine cligner tellement j’étais absorbée par ce que je voyais, et tout désir de sommeil était depuis longtemps oublié. Je ne vais pas m’attarder sur ce film, afin de ne pas le spoiler pour les lecteurs qui ne l’auraient pas vu, mais il faut dire que ce film m’a complètement changée en tant que personne. Ce film a changé ma façon de voir la vie, et a énormément contribué à mon bonheur en m'introduisant à la philosophie hédoniste, et au septième art. A la fin du film, j’étais tellement incrédule de l’effet qu’il a eu sur moi que je ne pouvais m’empêcher de le recommencer. J’ai regardé le Cercle des Poètes Disparus 3 fois de suite en une nuit. Et à chaque fois, le film me faisait l’effet d’une gifle. C’était la fièvre de mon père qui venait me réclamer. Depuis, j’ai perdu le compte des nuits que j’ai dédiées à regarder film après film jusqu’à l’aube. Ma mère m’adresse le même regard exaspéré auquel a eu droit mon père avant moi, elle ne comprend pas. Maman, quand je regarde un film, j’y vois surtout une personne qui crache son âme. “Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie”, dit Alfred de Musset. Au-delà du génie, je vois ce cœur qu’on frappe. Je vois ce producteur qui vide son cœur dans le scénario. Je le vois à courir derrière les acteurs, à chercher des lieux de tournage, à former un staff, à créer petit à petit son génie de son cœur. Regarder un film, c’est un rapport intime entre le réalisateur et le spectateur, à cœur ouvert. Je reprends une image de Nourredine Sail, qui m’avait beaucoup plu: dans une salle de cinéma, nous sommes tous seuls devant le film. C’est à la fois une expérience individuelle et collective, tout le monde regarde un même film, mais tout le monde ne voit pas la même chose. Et vous, que voyez-vous?


Article par : Malak Tariq