ENTRETIEN AVEC LA PHOTOGRAPHE FATIHA FERRAH OUYED - PAR LIASMINE FODIL

Why me? Pourquoi moi? Cette question que se pose l’être humain lorsqu’il se sent malchanceux, lorsqu’il ne comprend pas pourquoi sa vie prend une tournure qu’il n’a pas choisi, lorsqu’il est malmené par le destin.

Fatiha Ferrah Ouyed s'est posée cette question le jour où les résultats de sa biopsie ont révélé qu’elle avait un cancer du sein.

Un jour, alors que je commençais à m'intéresser à la photographie, Fatiha m’a invitée chez elle à Tizi Ouzou, pour voir comment elle préparait les cadres de ses tableaux qu’elle devait exposer.

Fatiha m’avait parlé beaucoup de photographie, de lumière et de vieux objets. Sa maison regorge de “vieilleries” comme elle aime les appeler, elle les collectionne. Je me souviens que je lui avais pris des petits gâteaux à la noix de coco que j’avais préparé à la maison de mémoire avec mon amie Dyhia. Elle m’a dit une phrase très drôle en me remerciant : “ Le chemin le plus court vers le cœur d’un homme, c’est son estomac.” J’étais au lycée ou à l’université, je ne me souviens plus très bien.


Jeudi 28 Janvier 2021, Fatiha retourne à sa ville natale pour y révéler ses photos prises pendant son hospitalisation au Sanatorium de Tizi Ouzou. Elles sont exposées dans la grande salle du Hub Artissimo qui se situe au cœur d’Alger.

C’est dans des petits formats que la photographe choisit de nous amener dans sa chambre d’hôpital. Ce choix renforce ce sentiment d’intimité qu’on peut ressentir à la vue de certaines images, notamment la petite lettre de sa fille.

Ses photos sont colorées mais pas gaies, même lorsqu’un bout de ciel apparaît, la vue du lit anti escar de l'hôpital donne froid dans le dos.

Mais… il faut aussi parler de ces choses comme elle me l’a confié dans son bureau à ma dernière visite chez elle.

Effectivement la vie n’est pas toujours rose et l’un des rôles du photographe c’est de raconter la vie et pas que le bon côté de celle-ci.


En 2019 Fatiha apprend qu’elle est malade et qu’elle doit subir un traitement lourd. Elle se voit obligée de mettre une partie de sa vie entre parenthèses le temps de guérir espère-t-elle.

Munie de son téléphone et non de son appareil photo, elle entreprend de documenter cette expérience peut être par habitude, peut-être pour en garder une trace de cet événement inattendu qui vient chambouler son existence.

Elle photographie beaucoup les couloirs, les prises, les perfusions… ces choses matérielles, et laisse finalement peu de place à l’humain, par pudeur, par respect...





Quel regard as-tu aujourd’hui sur cette série nommée Why me ?

Fatiha : C’est toujours dur pour moi de revoir ces images.


Pourquoi as-tu choisis la photographie comme médium et pas la vidéo par exemple ?

Fatiha : J’ai déjà essayé la vidéo auparavant, mais je suis revenue très vite à la photographie qui est pour moi le meilleur outil pour raconter une histoire. C’est bref et authentique. Il n'y a pas de son. Pour moi la photographie parle directement à l’âme.


Quand as-tu commencé la photographie ?

Fatiha : C’était en 1991, j’étais au lycée. J’habitais Rouiba à Alger et je partais dans une maison de jeune à Dar El Beida pour faire une initiation à la photographie argentique. Mais c’est après l’université que j’ai fait une formation plus approfondie à Tizi Ouzou.


Quelle a été la première photo que tu as faite dans le but de t’exprimer ?

Fatiha : C’est un portrait de ma grand-mère en tenue traditionnelle. J’admire ma grand-mère qui aurait été une grande dame si elle avait vécu à notre époque. J’avais souhaité que la photo soit intemporelle. J’avais fait des photos en noir et blanc et en couleurs pour choisir ensuite celle qui allait me plaire. Cette photo a été exposée à la bibliothèque d’ EL HAMMA et un photographe américain enseignant dans une université au Texas m’avait sélectionnée avec 4 autres participants sur 250 pour nous dire qu’on avait du potentiel. Cette expérience m’a donné confiance en moi et j’ai continué.


Quel est le travail qui a été le plus enrichissant pour toi ?

Fatiha : Sans doute celui que j’ai fait avec Vania.

Habiller une femme de couleur avec des habits traditionnels du nord de l’Algérie était pour moi une façon de dénoncer le racisme car même si beaucoup diront que ce sont de belles photos, peu de personnes sont prêtes à accueillir une belle fille ou un gendre noir. On oublie trop souvent que nous sommes africains. Et j’ai été heureuse que ces photos ressortent sur la toile quand il y a eu la polémique sur Miss Algérie 2019.


Y a-t-il des œuvres photographiques qui t’ont marquée ?

Fatiha : Y a une photo de Henri Cartier Bresson qui me revient souvent à l’esprit. Celle d’un monsieur qui marche seul derrière un corbillard. Et y a une photo où on voit un gorille caresser les cheveux de Diane Fossey aussi qui me touche beaucoup.


Sans parler de technique, peux tu donner un conseil pour une personne qui souhaite débuter en photo ?

Fatiha : Photographie comme tu en as envie, sans te soucier si le résultat va plaire ou pas. Sauf si tu as une commande auquel cas, tu es obligé de satisfaire ton client.


Article Par : Liasmine FODIL

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