ALGÉRIE, ART ET HIRAK : LE MILITANTISME DES ARTISTES


Tout a commencé un certain vendredi, 22 février 2019.

Les Algériens, en famille ou entre amis, femmes et hommes, vieux et jeunes, bourgeois et prolétaires, travailleurs et chômeurs, conservateurs et progressistes.

En somme, toutes les catégories du peuple algérien sont descendues dans la rue pour manifester leur mécontentement contre le système mafieux et corrompu à la tête de l’Algérie depuis plus de 50 ans.

Chacun d'eux avait sa façon d'exprimer sa rage et sa frustration, peut importe comment, l’essentiel était de crier haut et fort : LIBERTÉ ! DÉMOCRATIE ! PACIFISME ! Sourire et popularité régnaient dans les rues de notre Algérie .

Chaque vendredi, j'aperçois de bon matin des jeunes qui se réunissent pour préparer une nouvelle panoplie de pancartes; créatives, inspirantes, tantôt moqueuses, tantôt sérieuses. J’aperçois aussi des familles qui prennent la peine de cuisiner pour les manifestants. Je vois d’ailleurs une poignée d’entre eux réunis autour d'un couscous avec du lben ; rien de mieux pour un Vendredi en Algérie. Autour d’eux une nuée d’enfants virevolte et fredonne en zozotant (كليتو لبلاد يا ثراقين). Traduction : « Vous avez pillé le pays, espèces de voleurs ».

Les étudiants,représentant 2 millions d’Algériens, ont opté pour le mardi pour s'exprimer et débattre sur l'avenir de la nation. Toujours solidaires et soudés. Malgré la différence des facultés et leurs différences politiques et sociales, ils sont tous autant zélés et déterminés à faire entendre leurs voix.

Au milieu de toute cette effervescence populaire, une chose inédite avait retenu mon intention, la présence de l’art et des artistes. Ces militants de la beauté, ces barons de l’esthétisme, ont su laisser leurs empreintes et donner un retour subjectif à travers les œuvres qu’ils avaient créés. Les manifestations doivent être pacifiques et l’art est la meilleure arme d’expression massive, comme l’avait décrit mon ami: “ l'art est une bombe atomique du pacifisme “.

Comme vous savez depuis le siècle des lumières, en Europe, l’engagement artistique est presque devenu un devoir pour chaque artiste voulant faire valoir son art . À cette association entre l’art et la politique, le peintre controversé du 19ième siècle Gustave Courbet était plus réfractaire. Il avait l’Etat en horreur et faisait parti de ces artistes ayant mené un combat contre le mépris des paysans.

Que ce soit contre le colonialisme, le système néolibéral, le totalitarisme, la dictature, le fascisme ou encore la protection de l’environnement, bon nombre d’artistes ont fait preuve d’audace en osant illustrer et retranscrire un sentiment d’oppression. La liberté était et sera pour toujours une motivation première. Ce fut le cas pour nos peintres, musiciens, poètes, écrivains; La liberté de l’Algérie les a interpelé et ils ont répondu présents.

L'art militant en Algérie ne date pas du 22 Février 2019 mais bien plus tôt que cela. Il se révélait en particulier à travers le rap Démocratoz par exemple ou DIAZ (MBS), comme le reflète sa chanson ''Civil fi blad el 3asker", l'équipe Journal el Gosto et Nas Stah à travers des mises en scène reflétant le cas réel de la société et il en va de même dans les stades. Ainsi qu’à travers les chansons récitées par les supporteurs durant les matchs.

“La casa del Mouradia” Par Ouled el bahdja sorta des stades et devint la chanson dédiée au Hirak répétée sans cesse par les jeunes dans la rue. Par la suite, un groupe d’artiste récitaient ‘’Libérez l’Algérie “ devint la chanson des escaliers du TNA ‘’Théâtre national Algérien “. Peu de temps après Abderraouf DERRADJI, alias ‘’ Soolking “, s’est mis à son tour dans une chanson engagée avec son désormais tube “La liberté “ qui a envahi nos journées, grands et petits.

La fonction politique de la chanson et la musique était témoin depuis la nuit des temps et nos anciens chanteurs étaient les pilier des révolutions que l’Algérie avait connu.

Certes, d’un point de vu personnel, je trouve qu’ il y a une large différence entre les artistes des deux époques, mais ils ont tous une chose en commun : leurs participation sous les traits du militantisme, en particulier ‘’Maatoub Lounes“.

Ici je vous quote ce qui me marque le plus, Albert Camus disant : « Tout artiste aujourd’hui est embarqué dans la folie de son temps. Nous sommes en pleine me . L’artiste comme les autres, doit ramer à son tour, sans mourir, si il peut , c'est-à-dire en continuant de vivre et de créer. »

L’art militant -un terme qui a émergé au 20ème siècle- ne s’est pas résumé que dans la chanson et la musique, mais s’est propagé chez les artistes de la rue sous de différentes formes (graffitis , pochoirs , mosaïques etc.). Les ruelles Algériennes aujourd'hui, dégagent des messages socio-politiques dans plusieurs wilayas, notamment les dessins muraux qui m’ont tant marqués et qui expriment largement une volonté populaire.



Victor Hugo disait à son tour : « La rue est le cordon ombilical qui relie l’individu à la société ». Cependant, et en tant qu’internaute, je voyageais de réseau social à un autre pour avoir une idée sur ce qui se passait dans les autres villes et rues de notre vaste Algérie, afin de mieux me relier aux autres régions. J'ai atterri donc à Oran, une ville de l’ouest Algérien, qui a connue plusieurs artistes enrichissant cette dernière d’art et d’amour.

Le Hirak là-bas m’était décrit grâce à une jeune écrivaine, poète et slameuse qui répond au nom de Samia Manel.

Elle n’a pas cessé de dédier ses écrits et ses slams à l’Algérie et au peuple. De jour en jour, j'attends ses publications avec impatience. Je partage avec vous d’ailleurs l'un de mes passages préférés :

Pensée a ceux qui sont loin.

A ceux qui n'ont pas pu être là

A ceux qui sont malades ou en deuil

A ceux qui n'ont pas pu sortir pour une raison ou pour une autre.

Vous faites partie de cette révolution.

Vous faites partie de cette révolution tout autant que nous.

Merci aux braves gens qui jetaient des bonbons et de l'eau de leur fenêtre.

Merci aux vieilles dames qui pleuraient dans les balcons.

Merci aux policiers qui nous souriaient sans raison.

Merci à ceux qui sont loin et qui partagent activement nos photos pour montrer aux médias ce qui se passent réellement.

Merci à ceux qui écrivent, qui dessinent, qui chantent.

Merci à ceux qui inventent des mêmes et qui font de l'humour une arme contre le mépris.

Merci au chauffeur de taxi qui m'a dit aujourd'hui "Moi je ne marche pas les vendredis, il faut quelqu'un pour conduire les gens aux manifs."

Merci à ma mère qui souffrait pourtant de son pieds aujourd'hui.

Merci a mon père qui a retrouvé son optimisme

Chacun peut apporter quelque chose.

Tous solidaires.

Tahia l'Djazair

Par : Samia Manel


© Nadjib Benattia

Ma promenade virtuelle à Oran ne s’est pas résumée seulement au slam. J’ai découvert qu’à travers la photographie on pouvait exprimer la beauté, la laideur, l’absurdité, le mystère, le dérangement, l’amour, la frustration et ainsi de suite... J'avais juste à regarder derrière la beauté de l’art de ces photos pour en capter le sens . Et parmi les photographes, Nacera Boulenouar, une jeune photographe qui m'a transmise ce que les Oranais ressentaient chaque vendredi, et j’ai pu savoir, grâce à ses photos, que là où on était, les Algériens voulaient à tout prix, SE LIBÉRER .


© Nacera Boulenouar

De Jijel à Oran, pour atterrir à Tizi Ouzou, les jeunes artistes se sont réunis en décidant de se réapproprier l’espace public. La rue, l’immense scène, appartient désormais au public et aux artistes sous une action citoyenne “Révolte-Arts’’ -Chaque samedi, à la même heure, les jeunes sont au rendez-vous. les activités furent d’une diversité inspirante allant de la performance à la danse aux spectacles de musique, aux tags et expositions photos, aux chants et pièces théâtrales. À chacun sa façon d’exprimer son engagement, à chacun sa façon de transmettre sa vision sur son Algérie , à lui et de militer de manière où sa revendication résonne explicitement très fort.


© Micipsa Didouche

© Micipsa Didouche

En tous cas, ce que j’ai pu ressentir et comprendre, c'est que l’art est un moyen d’exprimer pertinemment son souhait, un langage codé que chacun déchiffre à sa manière pour se retrouver envoûté d'un message aussi puissant que tendre à faire transmettre.

Au final, je suis militante mais malheureusement pas artiste. Je suis là pour vous rappeler que malgré le fait qu’il y ait un énorme manque d’expression artistique chez nos jeunes Algériens, les exemples que j’ai cités affirment que si quelques-uns ont pu le faire, nous en sommes tous capables, d'une manière ou d’une autre.

En chacun de nous se cache un artiste peintre, musicien, slameur, poète, écrivain ou autre, alors libérons-nous, basculons et heurtons les esprits, l’art n’est pas un tabou ni un type dédié à une catégorie de personne. Le fait de savoir le valoriser, est déjà de L’ART.


Article par : Manel Fahima Foudi